Je veux réagir à la violente journée d’hier. Une violence inacceptable, indigne de notre pays, de la France que nos aînés nous ont léguée. Rien ne justifie pareil déferlement. Rien ne justifie que l’on dégrade ainsi les biens, que l’on abîme des vies.
Voilà donc le triste inventaire à la Prévert et très partiel de cette journée du 17 octobre.
Marcel se présente aux urgences de Grenoble pour une douleur qui l’inquiète. Il attend. Autour de lui, des soignants courent d’un patient à l’autre. Ils voudraient prendre le temps, rassurer, examiner, expliquer. Mais le temps manque, les bras manquent, les lits manquent. Marcel attend encore.
Des parents occupent l’école de leurs enfants. Depuis quinze ans, les travaux sont repoussés. Les plafonds fuient, les toilettes se dégradent. On leur demande de patienter. Leurs enfants, eux, grandissent maintenant.
Dans un établissement, une classe passe presque une année sans professeur de technologie. Sur l’emploi du temps, la matière existe. Dans la salle, personne. À la fin de l’année, on évaluera pourtant les élèves. On parlera de leur niveau, de leurs lacunes, de leurs efforts.
Une femme renonce à une aide sociale à laquelle elle a droit. Il faut créer un compte, retrouver un mot de passe, numériser un justificatif. Elle ne sait pas faire. Elle voudrait parler à quelqu’un. Le guichet a fermé.
Un homme ne fait plus soigner ses dents. Il mâche de l’autre côté. Puis il s’habitue à la douleur.
Une famille dort dans un logement humide. Les enfants toussent, ils souffrent d’asthme. Le dossier suit son cours.
Un sans-abri est agressé dans un centre d’hébergement. Un autre est retrouvé mort dans la rue. Quelques lignes suffiront à raconter sa disparition.
Une jeune femme appelle les secours pour des douleurs au ventre. Elle rappelle. Elle meurt chez elle.
Dans une tour de dix-sept étages, les ascenseurs sont en panne depuis des mois. Des personnes âgées ne descendent plus. Une visite, une course, un rendez-vous deviennent des expéditions. Tout en haut, on attend aussi.
Une personne handicapée cherche quelqu’un pour assurer les soins dont elle a besoin pour vivre. Les professionnels sont trop peu nombreux, les déplacements trop longs, les rémunérations insuffisantes. Elle organise ses journées autour de cette question : quelqu’un viendra-t-il demain ?
Un chômeur découvre qu’il est radié. Il ne comprend pas pourquoi. Il cherche un interlocuteur, dépose un recours. Pendant ce temps, le loyer reste dû.
Madeleine a 83 ans. Elle habite un hameau isolé sur le Larzac. Ses enfants ne passent la voir que deux fois par an, le facteur ne passe plus qu’une seule fois par semaine et ne peut plus prendre le temps de s’arrêter prendre un café et discuter avec elle. L’épicier ambulant va bientôt prendre sa retraite et personne ne va le remplacer. Elle songe a mettre fin sa vie.
Et ainsi de suite... Voilà la violence dont je veux parler.
Cette violence institutionnelle qui est devenue tellement banale qu’elle en devient presque normale.
Celle qui revient chaque matin, s’installe dans les logements, les écoles, les hôpitaux, et finit par déterminer ce que chacun peut espérer de sa vie.
On connaît les mots qui servent à la raconter : dysfonctionnement, tension, retard, restructuration, rationalisation. Ces mots décrivent des procédures.
Ils disent peu de la douleur, de la honte ou de l’épuisement de ceux qui les subissent.
Un ascenseur immobilisé pendant des mois enferme des habitants chez eux. Un guichet supprimé peut rendre un droit inaccessible. Un poste laissé vacant prive des élèves d’enseignement. Derrière chaque ligne budgétaire, il y a des conséquences très concrètes.
Et derrière ces conséquences, il y a des décisions.
Il ne s’agit pas d’accuser l’infirmière débordée, l’enseignant épuisé ou l’agent qui tente encore de répondre. Ils connaissent cette violence. Ils doivent souvent l’annoncer, l’expliquer, en amortir les effets avec des moyens insuffisants. Eux aussi finissent par en payer le prix.
Il s’agit de demander des comptes à ceux qui décident des moyens, organisent les services et acceptent que certaines situations durent. Car un abandon signalé, documenté, répété pendant des années cesse d’être un simple accident.
Une manifestation qui dégénère, une vitrine qui vole en éclats et les images tournent en boucle. Les condamnations arrivent immédiatement. On exige des responsables, des sanctions, des garanties pour que cela ne se reproduise plus.
Cette exigence devrait aussi valoir pour les vies abîmées au quotidien.
Qui répond de mois de soins interrompus ? Qui répond d’une année de cours perdue ? Qui répond des droits auxquels on renonce faute de pouvoir franchir un écran ? Quel engagement prend-on pour que cela ne recommence pas ?
Les dégradations commises dans une manifestation peuvent être condamnées. Cette condamnation n’épuise pas la question de la violence dans notre société. Elle devient même singulièrement commode lorsqu’elle dispense de regarder tout le reste.
Nous savons compter les vitrines brisées, chiffrer les réparations, constater les dégâts matériels. Nous devons aussi regarder ce que coûte l’abandon : les douleurs prolongées, les chances perdues, les personnes enfermées chez elles, les existences raccourcies.
La France que nos aînés nous ont léguée, c’est aussi une promesse de solidarité, des services publics, des droits conquis pour que la maladie, l’âge, le handicap ou la pauvreté ne condamnent personne à se débrouiller seul, à être abandonné à la peur et à l’humiliation.
Cette promesse se dégrade chaque fois qu’un besoin vital reçoit pour seule réponse : attendez, reconnectez-vous, rappelez demain.
Alors oui, je veux réagir à la violence d’hier.
Et je voudrais que notre indignation dure assez longtemps pour reconnaître celle qui recommencera demain.
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Les faits décrits ont été inventés pour le besoin du texte mais sont bien représentatifs de ce qui se passe dans la réalité.
(c) François Milhiet le 18 octobre 2026
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