L’étranger, l’autre que moi

L’étranger, à y réfléchir, un mot que je trouve ambigu, car souvent utilisé péjorativement lorsqu’il porte en lui les prémices de l’exclusion ! Il définit quelqu’un appartenant à une autre nation, à une autre famille, ou tout simplement à un autre groupe ou communauté. Cet étranger est-il à ce point étrange qu’il faille à tout prix définir et qualifier sa différence ? Quelque part cela n’est-il pas choquant de l’exclure a priori en le définissant de cette façon ? Étrange vient du latin extraneus qui signifie en dehors de l’ordinaire, ce qui m’amène à dire que, cet être étrange, devrait plutôt être quelqu’un d’extraordinaire, de par tout ce qu’il est susceptible de nous apporter. En anglais l’on trouve plusieurs mots : « the stranger (qui vient de l’extérieur), foreigner, alien (qui vient d’un autre pays), outsider (qui n’appartient pas à une famille, un groupe social) ».

Par contre, je qualifierais volontiers d’étranger – comme quoi l’on peut se contredire – celui qui pratique a priori l’exclusion. L’exclusion sur l’origine, sur l’âge, sur la religion, sur la couleur de la peau, sur les pratiques sexuelles, sur l’origine sociale, politique ou communautaire. Pour moi cette personne est un parfait étranger tant nos différences sont nombreuses. Comme quoi, l’on peut avoir les mêmes origines, et d’autres points communs et être de parfait étranger…

Mais cet étranger a tout de même quelque chose à m’apprendre. Réfléchir sur ses peurs et comprendre leurs sens, pour mieux les combattre, pour tenter de lui expliquer qu’elles ne sont pas fondées. Pour tenter de transformer cet étranger en « autre ».

L’étranger, que je suis

Mais l’étranger c’est aussi moi-même. Je suis certainement l’étranger de quelqu’un d’autre. Je dois alors me questionner sur ma façon d’être et d’agir, sur mon attitude. Etre le plus ouvert possible pour montrer à cet autre que je ne suis pas aussi étranger qu’il pourrait peut-être le penser, que je suis tout simplement un autre.

L’étranger c’est aussi mon propre regard sur moi-même et mon passé. Alors, pour vous le voici tel que je le porte, sachant que demain, il sera certainement encore différent.

Enfant, je vivais dans le monde, mais surtout dans mon propre monde, fait de plein de rêves. Adolescent et jeune adulte, j’ai continué de vivre dans ce monde de rêves à tel point que l’on me surnommait « le planeur ». C’était un problème dont je n’avais pas conscience, je me laissais alors porter par la vie, comme un bateau flotte passivement sur la mer, sans but, au grès des vagues et des vents. Il n’y avait pas de capitaine, j’étais trop occupé à rêver comme beaucoup de jeunes d’ailleurs.

Mais, un jour de 1986, le monde, le vrai, est venu sonner brusquement et tristement à ma porte, pour me rappeler à la réalité. Je menais des études d’informatique, à Vannes en Bretagne. L’avant-dernier jour de cette école – autant dire à la fin d’un cycle symbolique – l’on m’a annoncé la mort de mon père. J’avais 24 ans, et rien ne laissait présager son décès.

Une tempête qui m’obligeait à passer dans le monde réel. Des années plus tard, lorsque la tempête s’est calmée et que devenu capitaine de mon navire, j’ai regardé derrière moi, j’ai vu cet étranger, tel que je viens de vous le décrire. Etait-ce bien moi ? Avais-je changé ? Oui, je n’étais plus tout à fait le même.

Un jour de mars 2004, me sentant obligé de faire le point sur mon passé, sur celui que j’ai vu dans le miroir, tout ce que je viens de vous dire m’est alors apparu clairement. Aujourd’hui, si je regarde de nouveau dernière moi, je ne vois pas tout à fait la même personne.

Étranger, je l’ai aussi été parfois par mes actes. Cela nous est tous arrivé, n’est-ce pas ? Des moments où nous devenons étrangers à nous même ! Dans la vie professionnelle ou familiale nous sommes parfois amenés à des réactions, actions qui après coup ne nous ressemblent pas. Nous sommes alors amenés à nous questionner sur les différences qui existent entre la théorie de notre morale et sa pratique.

Le résultat de cette réflexion devrait d’ailleurs nous amener à devenir plus tolérants envers les autres et leurs erreurs lorsque ces dernières ne leurs ressemblent pas. Et le raisonnement par l’inverse m’amène à penser que ceux qui ne font pas preuve de tolérance, dans ces cas-là, n’ont peut-être pas mené cette réflexion.

Cet autre

Voilà une expression qui me plaît. Cet Autre ! Autre que moi, c’est à dire différent, mais sans être étranger. Nous sommes tous « frères et sœurs » et en même temps « autres ».

L’un dans l’autre…, l’autre c’est peut-être tout simplement celui qui fait la même chose que moi, mais autrement ou l’inverse. L’autre, c’est peut-être celui qui pense la même chose que moi, mais différemment, ou l’inverse… L’autre, c’est peut-être celui qui me semble différent, mais qui m’est très semblable… ou l’inverse… mais qu’importe, puisque ce sont toutes ces similitudes et surtout différences, qui mutuellement et librement consenties et assumées… rendent la chose formidable.

Et puis, moi, qui suis « autre » pour les autres, si je peux, de par ma singularité les enrichir, et vous enrichir, même modestement alors quel bonheur. Alors, cultivons nos différences.

Et surtout, soyons nous-mêmes, car il est ici hors de question d’enrichir les autres d’une différence qui serait résultat d’un jeu d’acteur ! Les conséquences d’une telle hypocrisie sont – seraient – catastrophiques.

Ni étranger, ni frère, ni autre !

Dans la vie, mon voisin, l’inconnu que je croise dans la rue, les milliers de personnes que je croise régulièrement. Qui sont-ils ? Des étrangers ? Des frères ? Des autres ? En tout cas, ils sont. Et les ignorer ou les oublier serait une erreur. Je me dis que quelque part je préférerais plutôt être qualifié d’étranger, plutôt que de ne pas être qualifié du tout dans la foule anonyme. Au moins en tant qu’étranger, je suscite une réaction, qui peut être le début d’une réflexion.

Admirez l’exploit, je viens de contredire ce que j’ai dit dans mon premier paragraphe, sans pour autant me renier !

Seuls les psychotiques et les névrosés ne voient pas les autres, car ils s’en approprient l’image en totalité ou partie, ou les narcissiques trop occupés à se regarder dans le miroir. Ce qui m’amène à poser le postulat que pour pouvoir accepter l’autre il faut d’abord être entièrement soi même et en harmonie avec soi. Connais-toi, toi-même…

L’étranger le plus proche de moi

Qui serait le parfait étranger ? Ne serait-ce pas, paradoxalement, celle qui est la plus proche de moi, mon alter ego ? (autre en latin => alter : alter ego => autre moi) La femme ne représente-t-elle pas la part manquante de nous-mêmes vers laquelle nous voudrions tendre sans jamais pouvoir la comprendre et l’atteindre ? Nous tentons à travers l’amour et l’acte amoureux de trouver cet état fusionnel qui transformerait le 2 en 1. Peut-être l’atteignons-nous, parfois, très brièvement, dans la « petite mort » ?

Questionnement sur la différence

Pourquoi sommes-nous tous autres (différents) ? Je n’ai pas de réponse, mais la réponse se trouve peut-être dans la réflexion suivante :

Imaginez un monde, d’une seule couleur, d’une seule taille, d’une seule idée politique, d’une seule religion, d’une seule pensée, d’un seul goût, d’une seule pratique sexuelle… un monde triste digne des pires cauchemars. Et pourtant, plusieurs fois par le passé, et même un passé proche et douloureux, ce cauchemar fut le rêve de certains et le pire cauchemar de ceux qui eurent à le subir. Cauchemar qui a bien failli devenir réalité (1939-45).

C’est aussi « 1984 » de Georges Orwell, ou « Matin Brun » de Franck Pavloff.

Aujourd’hui encore, des illuminés, c’est-à-dire des personnes n’ayant pas reçu la bonne lumière, pas comme il faut, et pas à tous les étages, prônent ce genre de société, même en politique. Alors vigilance !

Dans la cité

En préparant ce texte, je n’ai pas pu m’empêcher de faire une relation avec la laïcité. Comment serait-il possible de rencontrer l’autre, de tenter de le comprendre, de s’en enrichir, s’il n’existait pas d’endroit, neutre, laïque, afin de rendre cela possible. D’où l’importance de son apprentissage dès le plus jeune âge, à l’école laïque !

Cet apprentissage doit pouvoir se poursuivre aussi à l’extérieur, dans la cité, et dans tous les lieux publics, administratifs, culturels, où il peut s’effectuer. De cette pratique qui va à l’encontre de certaines cultures et de la nature humaine, devrait naître la tolérance mutuelle.

L’étranger de Baudelaire. Le Spleen de Paris I, (Petits Poèmes en Prose).

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est restée jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

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