Léon a vingt-quatre ans et il habite toujours chez ses parents. C’est un bel enfant, bien élevé, sachant se tenir comme il faut en société. Comme il se doit, il poursuit des études supérieures dans les plus éminentes écoles du pays pour pouvoir diriger l’usine de son père quand il sera plus grand. Et aussi, pourquoi pas, suivre sa voie politique. Cela lui ferait tellement plaisir.

Aujourd’hui, c’est le premier janvier, un jour exceptionnel. Non pas en raison du jour de l’An, mais parce qu’il y a une prestigieuse réunion de toutes les personnalités de la ville dans la demeure familiale. Il y a monsieur Bedon, le député-maire, monsieur Despit, sénateur, et surtout monsieur Luport, grand commandeur de la Légion d’honneur, grandement respecté ici-bas pour son courage et son héroïsme durant la dernière guerre mondiale. Il ne faut pas oublier aussi monsieur et madame De la Perdelière qui ont un château à dix kilomètres d’ici et qui descendent d’une ancienne et honorable famille, de la lignée de Victor Chalumeau lui-même.

Ce n’est pas une réunion comme les autres. En fait, ces gens forment une sorte de club où l’on s’occupe de l’éducation des enfants. Et ils profitent de ce jour et de l’âge de Léon pour l’y intégrer, car on le considère désormais comme un homme.

— Tac tac tac tac… Le père de Léon frappa sur la table pour obtenir le silence. Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît.

— Léon !

Léon était assis au bout de l’immense table où tous les invités étaient installés, et c’est son père qui parlait.

— Léon. Nous avons ce soir une révélation de la plus haute importance à vous faire.

Tous souriaient bizarrement, comme s’il s’était instauré entre eux une sorte de connivence. Certains échangeaient même des regards entendus.

— Vous faites désormais partie de notre confrérie ! Léon.

Bravos et applaudissements.

— Mais avant tout, Léon, pour que vous deveniez réellement un homme, nous devons vous dévoiler un secret. Ce qui va vous être divulgué vous ne devrez, sous aucun prétexte, en parler à des personnes extérieures au club.

— Ce que vous allez apprendre vous fera peut-être de la peine, mais nous sommes tous passés par là, et sans cette connaissance il n’est pas possible d’être un adulte.

— Il va vous falloir prêter serment.

Qu’est-ce que cela peut bien être ? pensa Léon. Cela doit être un secret en rapport avec leur club.

— Je le promets et je vous écoute attentivement père.

Son père porta son regard sur tous les invités, les uns après les autres, et tous hochèrent la tête, toujours avec ce sourire qui cachait quelque chose. Et tous fixaient Léon.

— Eh bien Léon, le père Noël n’existe pas, et n’a jamais existé.

Léon pensa d’abord que c’était une farce, une bien bonne farce. Mais ce n’était pas du tout le genre de son père ni des membres du club. Alors Léon senti ses muscles se contracter, sa conscience vaciller, flancher et tomber dans un abîme. Il essaya désespérément de se rattraper. Blême, il s’était recroquevillé dans son fauteuil.

— Il fallait bien que tu l’apprennes un jour, dit son oncle.

Léon avait pris la position du fœtus.

— Ce n’est pas possible ! cria-t-il avec la voix de ses douze ans.

— Mais si, Léon, c’est la vérité.

Léon lâcha et tomba définitivement dans l’abîme. Il était bien au chaud dans sa turbulette. Il aimait bien tous ces gens qui le regardaient affectueusement. Mais, Léon avait faim. Alors du fond de son berceau il pleura pour réclamer son biberon.