Je ressentais le besoin impérieux de m’éloigner de ce monde dans lequel je ne me sentais pas bien. Un monde où il faut sans arrêt être sur ses gardes, vigilant, sous peine de se faire bouffer par les prédateurs… mes semblables. Quitter la ville, quitter le monde, prendre la fuite, était-ce la solution ?

En ce jour du printemps, je prenais le chemin de la gare, dès 5 heures du matin, et ce faisant, je passais devant ce magasin de chasse qui, depuis de nombreuses années, était toujours fermé. Et curieusement, à cette heure matinale, il était ouvert. Le gérant qui était sur le pas de la porte comme à m’attendre, m’interpellait.

C’est le printemps, c’est le seul jour de l’année où l’on peut chasser le lutin ! Tenez, me dit-il en me tendant un sifflet. C’est un appeau pour attirer les lutins. Prenez le train pour aller dans la forêt de Puéchabon et avec de la chance, vous pourrez peut-être en voir !

Puéchabon, mais il n’y a pas de train pour y aller, lui rétorquais-je ! Dépêchez-vous, me dit-il, le train part dans 5 minutes !

J’arrivais à la gare Saint-Roch et effectivement, une vieille Micheline attendait sur le quai. À peine en avais-je franchi la porte que je me retrouvais en gare de Puéchabon. Je ne m’en étonnais même pas.

La nuit était encore profonde et les becs de gaz peinait à éclairer la route d’Aniane que je descendais sur plusieurs centaines de mètres, avant d’obliquer vers la droite après la sortie du village en direction du « Fond de la Coste ».

Je passais devant l’église Saint Sylvestre, puis continuais pour pénétrer dans la sombre forêt. Je m’y enfonçais profondément puis je soufflais dans l’appeau. Le son qui en sortait était étrange, une sorte de feulement, un mélange de souffle d’air et de couinement animal. Au bout de quelques minutes, je commençais à entendre les lutins. Ils s’amusaient visiblement à jouer autour de moi en me frôlant.

D’un seul coup je me retrouvais au bord de la rivière Hérault. Le silence pesant de la forêt faisant place au doux bruissement de l’eau. Et sur un rocher, la fée clochette qui semblait m’attendre. Elle était facilement reconnaissable, avec sa courte robe verte et ses deux petites ailes d’insectes. Elle me regarde malicieusement. Rien ne m’étonne plus en ce jour de printemps.

Je m’assois à côté d’elle et nous profitons du moment présent, de l’air léger de la forêt et du matin qui commence à pointer.

Et d’un seul coup, des milliers de petits cris résonnent dans la forêt, ceux des animaux qui se réveillent. Les poissons qui sautent en dehors de l’eau, les hirondelles, les sangliers, le lézard ocellé, les campagnols, genettes, lièvres, loutres… seules les pipistrelles, des chauves-souris, rentrent au bercail.

En soufflant dans cet appeau, j’avais changé de peau, et au-delà, d’époque, d’univers. Abandonné ma vieille peau comme un animal qui mue.

Le soleil arrivait et les enchantements de la forêt disparaissaient d’un seul coup. Je me retrouvais seul avec la fée clochette à profiter des premiers rayons de soleil, en attendant qu’elle veuille bien d’un coup de poudre magique me faire voler pour que nous puissions partir ensemble.