Vous connaissez maintenant mon appartenance à la société des mystères. Il s’avère que ma présence à Montpellier depuis plus de 30 ans, n’est pas anodine. J’ai décidé d’y déménager et d’y transférer le siège français de notre organisme, car cette ville est le centre d’une importante activité paranormale.

Vendredi, je me rendais à Figuerolles, un quartier populaire qui n’a pas toujours bonne presse, mais qui est en pleine transformation et qui deviendra dans quelques années, j’en suis certain, un lieu culturel grâce à l’aménagement, entre autres, de la rue du Général Vincent qui devrait devenir piétonne, et avec l’installation d’artistes, d’une librairie alternative, d’une galerie d’art et d’artisans.

J’ai pour habitude de prendre le Tram jusqu’à la gare puis de changer pour la ligne 3, direction Juvignac, jusqu’à l’arrêt plan Cabanes. Mais il m’arrive parfois de descendre à l’Observatoire pour marcher. Je descends alors la rue Paul Brousse puis le Faubourg du Courreau où habite une de mes informatrices, pour rejoindre la place du marché.

Il faut des yeux exercés et une longue expérience pour voir ce qui est invisible à la majorité des êtres humains.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, arrivé à mi-chemin de la rue Paul Brousse, je croisai le regard d’une femme champignon.

Si c’était la première fois que j’en voyais une, elle était en tous points conforme à la description que l’on trouve dans notre encyclopédie.

Elle était agenouillée dans un renfoncement à l’abri de la lumière, les mains posées sur ses cuisses, elle semblait perdue, me fixant de ses grands yeux ronds, légèrement étonnée et craintive d’être découverte, car elle était habituellement invisible. Son immense chapeau champignon entourait son visage blafard couleur terre, décoré d’un nez grec long et fin.

S’il était exceptionnellement rare de rencontrer une femme champignon, il était tout à fait inhabituel d’en voir une en pleine journée.

Les femmes champignon sont peureuses de nature. Il n’existe pas d’hommes champignon, elles se reproduisent par spores. Elles vivent la plupart du temps cachées dans des caves, des mines abandonnées, des carrières souterraines… Tout lieu humide et à l’abri du soleil et de l’activité humaine.

Leur vie est dédiée à la prière et à l’assainissement spirituel des lieux qu’elles occupent.

En rencontrer une en dehors de son habitat naturel était pour moi source d’inquiétude.

Je m’agenouillai devant elle. Je faisais un très ancien signe de reconnaissance afin de la mettre rapidement en confiance et me présentai. Bonjour, je suis François de la société des mystères. Peux-tu me dire ce que tu fais ici ?

Elle me répondait dans un dialecte qui m’était inconnu, mais qui ressemblait à une version moyenâgeuse de la langue des lutins. Je la réinterrogeai donc dans cette langue.

Elle m’expliqua alors qu’elle et plusieurs membres de sa communauté qui habitait une crypte proche avaient fui à l’apparition d’une Teryel. Une de ses sœurs avait même disparu et elle craignait pour sa vie.

Je me demandai bien ce que pouvait bien faire à Montpellier une Teryel, une ogresse plutôt présente en Afrique du Nord et plus particulièrement en Kabylie.

Ces sorcières aux cheveux hirsutes ont pour habitude de dévorer les animaux et les humains.

Je lui indiquai l’emplacement d’une ancienne carrière souterraine que je savais libre de toute activité humaine et la pressais d’y élire domicile avec ses sœurs le temps que je fasse la lumière sur toute cette histoire.

Je poursuivais mon chemin jusqu’au faubourg du Courreau pour me rendre directement chez mon informatrice. Tant pis pour mes rendez-vous, ils attendront des jours moins urgents.

Khadija était magrébine du côté de sa mère, issue d’une longue lignée de voyantes. Elle m’accueillit de son grand sourire et de sa bonne humeur. Je lui faisais part de ma découverte autour du thé à la menthe brûlant qu’elle avait préparé en quelques minutes d’une main de maître.

Elle fut aussi surprise que moi. Elle retira un vieux grimoire de sa bibliothèque. Celui que se transmettaient les devineresses de génération en génération. Si je pratiquai de nombreuses langues inconnues, les langues vivantes n’étaient pas mon fort, et les nombreuses et magnifiques calligraphies du livre rendaient sa lecture uniquement accessible par des initiés.

Après avoir longuement tourné les lourdes pages, dans un sens et un autre, elle lâcha un tonitruant : ça y est !

Elle me montra la page, avec en son centre une représentation de ce qui ressemblait à une furie, entourée de calligraphies pour moi énigmatiques.

Nous décidions de passer l’après-midi ensemble, à échafauder une stratégie pour se débarrasser au plus vite de cette Teryel. J’aidais Khadija à rassembler les quelques ingrédients nécessaires au rituel magique.

L’idée était de profiter de l’insatiable appétit des Teryel afin de la piéger. Khadija préparait une poupée qui devait faire office d’appât, de la taille d’une femme champignon et elle l’humectait de terre pour qu’elle en prenne l’odeur.

Le soir venu, nous nous sommes dirigés vers la place Jean Jaurès et sa crypte.

Nous avons préparé le piège avec un grand cercle de sel noir de l’Himalaya. Le sel permet de capturer certains démons. Et l’avantage de ce sel gemme, c’est sa couleur qui le rend invisible dans la pénombre et son parfum de soufre, caractéristique des forces maléfiques. Nous avons déposé la statue en son centre et avons quitté les lieux. Nous reviendrons demain, notre odeur risquant de trahir notre présence.

Le lendemain dès notre entrée dans la crypte nous avons pu entendre les cris hystériques de la Teryel piégée dans le cercle magique.

Malgré plus de 45 ans au service de la société des mystères, j’avais toujours une certaine réticence à ôter une vie. Mais c’était pour éviter de nombreux morts innocents, et aussi pour délivrer des enfers une âme enfermée depuis parfois plusieurs millénaires.

Qui sait combien de temps durera son purgatoire avant qu’elle soit de nouveau autorisée à rejoindre le cycle des réincarnations qui lui permettra, peut-être, de se racheter pour enfin évoluer positivement.

J’armais mon arbalète. Le carreau était une seringue d’acier avec un mélange d’eau bénite et de différents poisons utilisés par ma confrérie depuis plusieurs centaines d’années et dont les principes actifs sont régulièrement améliorés.

La Teryel déversa son venin sur moi, me maudissant pour 7 générations. Elle essaya ensuite de m’amadouer. Je visai calmement le cœur, et décochai insensible à toutes ses paroles.

Je pense que tous les habitants du quartier ont dû entendre ses cris atroces résonner dans la nuit malgré l’épaisseur des murs de la crypte.

Les femmes champignon devront effectuer un long travail d’assainissement avant de pouvoir réinvestir ce lieu.

Mais qui pourrait imaginer que sous cette place qui héberge de nombreuses terrasses et des centaines de clients se cachent les plus adorables et magnifiques êtres de la création, les femmes champignon, et dont la présence sur terre est bien plus ancienne que la nôtre.

Depuis ce jour, je leur rends régulièrement visite. Moi qui connais de multiples formes de vie, je peux vous assurer n’avoir jamais rencontré des êtres aussi purs et sensibles. À chaque fois que j’en vois une, je suis pris d’une envie irrépressible de la prendre dans mes bras, pour tenter de la consoler de son hypersensibilité face au monde. Je me suis promis de les protéger et de ne jamais les laisser tomber.