Saviez-vous que la ville de Montpellier a été le centre de la légende urbaine connue sous le nom de « la pleureuse du tramway » ?

Selon une enquête minutieuse de la « société des mystères », et dont je vous ai révélé mon appartenance à l’occasion de mon article sur « l’inconnue du cimetière », elle y a été vue pour la première fois le 4 juillet 2000 quelques jours après son inauguration.

Il a fallu visionner des centaines de milliers d’heures de vidéo surveillance pour parvenir à ce résultat. Heureusement pour nous, les logiciels de reconnaissance faciale sont aujourd’hui performants et nos ordinateurs sur vitaminés.

Si notre confrérie, dans sa version contemporaine, à plus de 3 siècles d’existence et pratique des rites qui peuvent paraître désuets, nous utilisons néanmoins les outils les plus modernes. Il nous arrive même d’avoir accès à certaines technologies plusieurs dizaines d’années avant leurs découvertes officielles.

Nous travaillons beaucoup sur l’humain afin de surveiller la société, à l’affût de toute nouvelle, surtout insignifiante et qui pourrait révéler une activité paranormale. Pour cela, nous disposons d’un important réseau d’informateurs, très discrets et surtout très efficaces, dans quasiment toutes les communes de France.

Vous le savez déjà, les gardiens de cimetières collaborent pour nous. Mais également de nombreux SDF. Ils nous rapportent les renseignements en provenance des bas-fonds de la métropole, ces espaces de non-droit où les forces occultes font leur apparition. Ils sont aussi les invisibles observateurs de ce qui se passe dans les rues et les transports en commun. Qui pourrait les soupçonner ?

Notre longue expérience nous a enseigné que l’homme n’hésite pas à confier ses secrets les plus intimes et les plus sombres à de parfaits inconnus, autour d’une brève conversation après avoir déposé son obole. Ils sont bien plus efficaces que de nombreux prêtres ou psychanalystes !

C’est ainsi qu’en 2005, un de nos informateurs, SDF de son état, nous rapporta un renseignement d’apparence anodine. Un de ses bienfaiteurs réguliers avait disparu, du jour au lendemain, non sans auparavant lui avoir fait un généreux don.

Nous avons pu retracer les derniers jours de ce monsieur juste avant qu’il ne quitte définitivement la ville de Montpellier pour rejoindre sa famille en Bretagne. Quand nous avons découvert qu’il avait gagné le gros lot au Loto, nous aurions pu arrêter là notre enquête. Mais notre crédo c’est de faire confiance à l’intuition de nos informateurs. C’est aussi de toujours vérifier, vérifier encore et encore, approfondir, et surtout lorsque l’évidence semble trop belle. Et notre surprise fut grande en apprenant qu’il n’avait jamais joué au Loto et qu’il n’était pas, même épisodiquement, un adepte des jeux d’argent.

En retraçant son autobiographie, nous avons pu constater que ce monsieur de condition plus que modeste avait œuvré pour le bien toute sa vie.

Nous avons fait fonctionner à plein régime notre logiciel Narquois 7.25. Nous l’avions baptisé ainsi en hommage à ces mendiants, faux soldats simulant des mutilations du temps de la cour des miracles. En fait, ce logiciel est une version très améliorée d’Anacrim utilisé par la police judiciaire.

C’est ainsi que ce monsieur apparaît sur une vidéosurveillance, sortant du Tram et attrapant devant lui, d’un geste réflexe, un ticket de Loto qu’une bourrasque avait amené jusqu’à lui. On le voit alors chercher autour de lui un éventuel propriétaire, mais les quais étaient déserts.

Nous le découvrirons quelques années plus tard, à l’occasion d’une autre enquête, mais quelques minutes auparavant, dans la rame, il avait rencontré et discuté avec la pleureuse.

Les cantonniers et les balayeurs font également partie de notre réseau. Ils sont parfaitement anonymes et totalement invisibles, car ignorés par la plupart des habitants. C’est malheureusement le triste témoignage de la décadence de cette société qui préfère les vulgaires stars de la téléréalité aux héros de tous les jours véritablement essentiels à sa bonne marche.

C’est ainsi qu’il y a deux ans, un de nos informateurs émérites — décoré de la médaille du Capon par la « société des mystères » pour sa participation à une affaire célèbre — nous a fait parvenir la note suivante.

Il était depuis des années l’invité régulier d’une vieille et coquette dame solitaire, prénommée Marina et qui habitait une de ces charmantes petites maisons de ville, au fond d’une impasse rue Saint Antoine dans le quartier Figuerolles. Lorsqu’il venait faire sa vacation dans ce qui ressemble à un village, elle était aux aguets, à sa fenêtre, à l’attendre pour le convier à entrer pour se restaurer et se réchauffer chez elle autour d’un Carajillo, le café espagnol.

Lors de sa dernière rencontre, Marina lui avait présenté son fils qu’elle avait miraculeusement retrouvé après plus de 19 ans de disparition. Elle avait alors eu cette phrase énigmatique : béni soit la pleureuse.

C’est la première fois que ce nom nous est apparu.

Je décidais de rendre visite à Marina afin de tenter de recueillir plus de renseignements sur cette pleureuse. Mise en confiance par la présence de notre informateur qui m’avait accompagné elle avait accepté de me raconter son histoire.

Toutes les semaines, Marina prenait le Tram, de Plan Cabanes à l’arrêt Saint-Lazare pour aller au cimetière éponyme où reposait son mari. Sur le retour, son attention avait été attirée par une jeune femme qui était au bord des larmes. Elle semblait résignée et un même temps digne. Elle était élégante, mais son sac à main usé jusqu’à la moelle signait la précarité.

De tous les passagers présents, Marina avait eu l’impression avoir été la seule à la remarquer au milieu de ce temple dédié à l’anonymat. Elle avait alors décidé de prendre place à son côté et avait engagé la conversation, s’enquérant de son état et de la raison de sa tristesse. Elles avaient ainsi discuté une dizaine de minutes. Au moment de prendre congé, la jeune femme lui demanda qu’elle serait son plus grand souhait. Et Marina de répondre que ce serait de retrouver son fils, disparu sans explications il y a presque 2 décennies.

Lorsque Marina aborda la rue Saint-Antoine, elle reconnut instantanément, au fond de l’impasse, cette silhouette que toute maman ne peut pas oublier, même après 19 ans d’absence.

Cette recherche était simple, nous connaissions le jour et l’heure. Nous avons ainsi pu mettre rapidement un visage sur « la pleureuse du Tram ».

Nous avons ensuite enclenché la machine à remonter le temps. Hé bien croyez-le ou non, dans les vidéos, elle apparaît dans le Tram pendant 6764 jours. C’est-à-dire tous les jours du 4 juillet 2000 au 9 janvier 2019, date de cette enquête. C’est là que notre logiciel Narquois a démontré toute sa puissance. Il a pu faire la relation avec notre gagnant du Loto puisque nous avons pu le voir s’entretenir avec elle.

Nous avons eu alors l’intuition qu’elle accordait un vœu à ceux qui lui parlaient pour peu qu’il vienne du fond du cœur et soit justifié.

Nous avons relancé nos ordinateurs, à la recherche des voyageurs avec qui elle aurait eu des échanges. Il a fallu identifier les individus, passer de longues heures en enquêtes de terrain, de personnalité et de voisinage, faire jouer nos réseaux dans les administrations, en un mot déployer tous nos moyens pour trouver ce qui avait bien pu changer radicalement dans la vie de ces personnes.

Eh bien, à ce jour nous avions pu comptabiliser 27 de ses faveurs !

Nous avons tout fait pour essayer de la retrouver. Mais chaque fois qu’elle était signalée, elle s’évanouissait magiquement avant qu’un de nos membres puisse arriver sur place.

À chaque fois que je prends le Tram, je ne peux m’empêcher de penser à elle.

Hier, le 25 janvier 2021, je me rends à Figuerolles et entre par la première porte, juste derrière le conducteur pour m’adosser, debout comme j’en ai souvent l’habitude, pour avoir une vision totale sur toute la longueur de la rame. Et là je la reconnais, assise sur la première place, telle que je l’ai toujours vue dans les vidéos. Vêtue des mêmes vêtements et arborant cette même tristesse sur son visage. Je me suis alors installé à côté d’elle.

– Bonjour je suis François et cela fait de nombreuses années que j’espère pouvoir te rencontrer. Je te prie de bien vouloir prêter une attention particulière à ce que vais te dire. Quels que soient les péchés que tu as pu commettre, cela ne justifie plus que tu continues de les expier de cette façon. Alors moi, François, Maître de la « société des mystères », au nom des pouvoirs qui me sont conférés, je te délivre de ta malédiction.

Elle tourna lentement son doux visage vers moi avec une expression d’étonnement, qui fit rapidement place à un immense sentiment de soulagement.

Elle osa à ce moment faire ce qu’elle ne s’était jamais autorisée à faire tout au long de ces nombreuses années. Elle éclata en sanglots. Je la pris longuement dans mes bras. Notre étreinte dura plusieurs minutes jusqu’à l’arrêt suivant où elle est descendue. Debout sur le quai, elle s’est alors retournée doucement vers moi avant de s’évanouir pour rejoindre en paix le monde des esprits.