Avez-vous déjà entendu parler de la légende de « l’inconnue du cimetière » ?

Je ne la connaissais pas jusqu’à sa découverte autour d’un dîner entre amis. Si l’on y échange souvent sur l’art, la poésie et la politique, on y aborde aussi des sujets plus légers qui donnent à ces soirées cette succulente saveur de légèreté.

Mon ami Patrick nous rapportait une lecture effectuée dans un de ces magazines à la mode et qui parle de mystères, de spiritualité, de santé et de bien-être.

« L’inconnue du cimetière » aurait été identifiée pour la première fois en Bretagne à la fin du XVIIIe siècle. Là-bas, on la surnomme « la bienveillante », car elle apaiserait les âmes des nombreux marins morts en mers et dont les tombes sont vides. Il est vrai que cette région avec ses nombreuses histoires étranges et ses nécropoles de granite se prête bien à ces mystères.

Elle aurait également été vue dans les cimetières militaires de la « Grande Guerre » dans la vallée de la Marne. Là-bas, on la surnomme « la mère du poilu ». La légende dit qu’elle erre de cimetière en cimetière à la recherche de la tombe de son fils et qu’elle ne trouvera le repos que lorsqu’elle l’aura découvert.

Des pieds noirs, revenus d’Afrique du Nord, disent également l’y avoir vue. Vêtue d’un léger caftan coloré de soie, aux nombreux motifs réalisés au fil d’or et serti d’une large ceinture. Elle arpente les cimetières à la recherche de son bien-aimé qui aurait été emporté par des barbares juste avant la célébration des noces.

Si, au fil du temps, les témoignages rapportés ont finalement été nombreux, ses apparitions restent rares. La rencontrer, la surprendre était un privilège, car elle semblait fuir la foule.

On ne pouvait espérer la voir que tard le soir en ce moment magique où le monde des vivants rejoint celui des morts, où deux mondes qui semblent s’ignorer se croisent en silence. Celui de l’obscurité et celui de la lumière, celui des cauchemars et celui de la réalité, celui de la nuit et celui du jour.

Ce moment magique entre chien et loup où les choses se confondent et où l’on a du mal à saisir la réalité. Alors fut-elle bien réelle ?

Oui, fut-elle bien réelle ? Car quittant la plage de Carnon et mes amis, je rentrais sur Montpellier et je ne sais pourquoi, peut-être inconsciemment influencé par cette soirée, je décidais de m’arrêter au cimetière de Grammont.

À cet horaire tardif, il était bien entendu fermé au public, mais pas pour un adepte de la confrérie des mystères. Je me faisais reconnaître du vigile grâce au mot de passe et au signe. Sans un mot, d’un petit sourire et d’un signe de tête il me fit alors entrer par le petit portillon.

Vous ne le saviez pas, mais depuis des temps immémoriaux les cimetières sont gardés par la confrérie des mystères afin de les protéger des forces occultes.

J’apprécie leur calme discret. Ils sont pour moi une source de méditation et me permettent de rendre hommage à ceux, toujours trop nombreux qui sont partis trop tôt.

Je descendais lentement la grande allée bordée de pelouses pour rejoindre le grand rond-point auprès duquel un mon père, mais aussi un ami proche reposaient.

Le silence se faisait de plus en plus pesant en ce moment où les sons du jour avaient disparu et où ceux de la nuit ne les avaient pas encore remplacés.

Je suis littéralement resté pétrifié en la voyant. Si mon émotion était palpable et bien visible, son visage, lui, ne marqua pas de surprise.

Elle était toute vêtue de noir, d’une élégante veste et d’un bonnet décoré de petits boutons qui semblaient refléter les étoiles.

Elle me présenta son doux et délicat visage de trois quarts, légèrement incliné vers le bas. Son air légèrement renfrogné, son œil gauche légèrement relevé et tourné dans ma direction furent peut-être les seules émotions qu’elle me dévoila.

Elle s’évanouit dans la brume de la nuit sans précipitation, mais suffisamment rapidement pour que je n’ai pas le temps de recouvrer mes esprits.

Je garderai toute ma vie le souvenir précis de cette rencontre fugace et poignante même si une partie de moi continue de se poser la question : fut-elle bien réelle ?