Je ne sais pas si vous le savez, mais le quartier de Figuerolles héberge une jeune sorcière. Vous allez me dire, encore une de tes histoires de fou, une de tes nombreuses fadaises, comme ton esprit malade sait si bien les inventer. Non non, je vous l’assure, et vous en conviendrez lorsque j’aurai terminé mon récit.

Ensorceleuse et maléfique pour « certains », magicienne et féérique pour « d’autres ». Je viens de vous le dire, deux camps s’affrontaient à son propos, les « certains » et les « autres ».

Elle était une jeune femme grande et fine, aux longs cheveux légèrement grisonnant, ce qui lui conférait pour « certains » un air inquiétant et lui donnait beaucoup de charme aux yeux des « autres ».

Pendant plusieurs années, elle était restée chez elle, à réciter et améliorer ses formules magiques et mantras. Pour « certains » ses vocalises étaient une torture, pour les « autres », une douce mélodie accompagnée d’un violoncelle et parfois d’une guitare.

Elle avait cet étrange pouvoir d’apparaître brusquement auprès de ses amis quand ces derniers, attablés à une terrasse de café, parlaient d’elle. Ou alors de me téléphoner tandis que son nom était évoqué au détour d’une conversation.

Elle tissait son empire dans le quartier à l’aide d’un livre-grimoire qui racontait des histoires de « Petit Poucet ». Pour « certains » maléfique toile d’araignée pour les « autres » un instrument de lien et de partage.

Son rire remplissait d’effroi les « certains », qui prenaient leurs jambes à leur coup en l’entendant, alors que pour les « autres », il était synonyme de bonheur, de partage et d’un bon moment à venir.

Mais qui étaient donc ces « certains » et ces « autres », qui s’affrontaient à son propos ? En fait, ils étaient les représentants de deux mondes totalement opposés.

Les « certains », du haut de leurs certitudes et de leur suffisance, certains de leur bon doit, étaient les représentants de ce monde moribond dans lequel nous vivons. Ils avaient peur, peur de l’avenir, peur de tout perdre, peur pour leurs enfants et même parfois peur de leurs enfants, peur de ceux qui étaient différents. La peur rabougrissant les esprits, ils en venaient à préférer, au monde réel, une téléréalité montrant un monde imaginaire et aseptisé.

La communauté des « autres » était quant à elle constituée d’un ensemble hétéroclite de gaulois, germains, perses, amérindiens, tchamans, thraces, corses, sarrasins, tsiganes… et autres représentants des peuples du monde et qui aimaient se retrouver dans les arrières salles obscures de vieilles librairies pour s’enrichir. Hé oui, ils ne pensaient qu’à ça, s’enrichir encore et encore sans jamais se lasser. S’enrichir des autres, de la poésie, de la musique, des œuvres d’art, de la beauté, de la chaleur humaine et de l’amitié. Ils avaient compris que seules ces richesses étaient inépuisables, et qu’elles pouvaient se partager et se donner, s’en pour autant s’appauvrir.

Alors que les « certains » accumulaient des richesses, qui elles, parce que matérielles, étaient susceptibles d’être perdues.

Alors que pensez-vous de cette sorcière ? Dans quel camp vous situez-vous : celui des « certains », ou celui des « autres » ?

J’espère que son rire et ses vocalises résonneront encore longtemps dans nos murs et dans nos cœurs.

Le monde a besoin des arrières salles obscures où se retrouvent les descendants de la cour des Miracles, les sorcières, les fous, les doux dingues, les poètes à gratter, les saltimbanques.
Ils sont les gardiens de la vie.