Dans une grande et magnifique forêt reculée de Bretagne vivait le peuple des arbres et en son centre, au fond d’une immense cavité, le peuple des mineurs.

Les deux peuples se vouaient une haine féroce sans que personne connaisse précisément l’origine de cette brouille ancestrale. De terribles histoires de meurtres, d’enlèvement d’enfants et de jeunes femmes se transmettaient de bouche à oreille et de génération en génération.

Le peuple des mineurs était composé d’êtres de petite taille. L’idéal pour parcourir les minces boyaux des mines souterraines dont ils extrayaient le fer utilisé par les forgerons pour la fabrication d’outils en acier.

Outils dont se servait le peuple de la forêt pour couper des arbres, mais également pour la conception de tous les ustensiles de la vie courante.

En retour, ils fournissaient au peuple des mines de solides poutres pour l’étayage des galeries, mais aussi le bois de construction et de chauffage.

Les habitants du peuple des arbres étaient quant à eux plutôt grands ce qui s’avérait bien pratique pour la cueillette des fruits et pour l’élagage.

L’équilibre et la paix précaire qui régnaient entre eux n’existaient qu’en raison de leur interdépendance.

L’étroit cercle du no-mans-land qui séparait les deux peuples était occupé par les forgerons.

Frontière où s’échangeaient les marchandises et où en de très rares occasions se croisaient des membres des deux communautés.

C’est ainsi qu’un jour, Dolfíe du peuple des forêts, et Faransi du peuple des mineurs se rencontrèrent.

Dolfíe fut subjuguée par le charme de Faransi et par ses grands yeux noirs qui étincelaient de malice et d’intelligence.

De son côté, Faransi fut littéralement ébloui par la grâce de Dolfíe, par ses cheveux d’or, mais aussi par sa petite taille pour une femme de la forêt. Il fut également émerveillé par la finesse des magnifiques ustensiles qu’elle avait sculptés dans le bois et qu’elle venait échanger contre des outils.

Il n’avait jamais cru les récits des ancêtres à propos des gens de la forêt et il était curieux et impatient d’en apprendre plus sur eux.

C’est ainsi que surpassant leurs peurs et préjugés, Dolfíe et Faransi prirent de plus en plus de plaisir à se rencontrer et à se découvrir. Ils passaient beaucoup de temps ensemble jusqu’au jour où l’inéluctable se produisit.

Leur amour leur valut d’être exclus de leur communauté respective. Ne pouvant vivre ni dans la forêt ni dans la mine, ils trouvèrent refuge auprès des forgerons.

Un jour, au hasard d’une promenade, ils découvrirent un morceau de poudre d’argile, utilisée par les forgerons, qui avait été mélangé avec de l’eau et du graphite, un résidu inutilisé des mines.

Le mélange séché avait formé une pierre tendre qui pouvait être utilisée pour dessiner sur des surfaces.

Ils eurent alors l’idée d’utiliser cette pierre pour tracer des motifs afin de comptabiliser les échanges et transactions entre les différents peuples.

Dolfíe et Faransi eurent enfin le sentiment de reprendre une place dans la société. Cela améliora leurs relations avec leurs familles respectives sans pour autant mettre fin à leur bannissement. Ils restaient des apatrides.

Mais tracer sur de la pierre n’était pas très pratique.

Un autre jour, une tempête avait transporté dans une grande flaque d’eau de la poudre de bois issue du travail du peuple des arbres. Une fois séchée, une feuille souple et blanche était apparue.

Ils se rendirent compte que ce nouveau matériau était idéal pour y tracer et noter les transactions entre les différents peuples. Il pouvait facilement se rouler, se plier, se transporter, se dupliquer.

Ainsi, de la conspiration de l’eau, de la terre, du feu et de l’air et à partir de matériaux de rebus étaient nés le papier et le crayon.

Et de l’alliance du peuple des arbres et du peuple des mines étaient nés des enfants qui de génération en génération en améliorèrent les techniques de fabrication.

De cette conspiration et de cette alliance ont été rendus possibles la retranscription et le partage des savoirs.

Et au fil du temps, l’ignorance disparaissant, l’animosité entre les peuples s’évanouit pour faire place à la fraternité.