Je ne sais pas si vous pensez comme moi, mais le grand paradoxe de notre société moderne et urbaine, c’est l’extrême solitude dont nous souffrons alors même que nous sommes entourés de milliers de personnes. Et passé à un certain âge, cela s’aggrave.

C’est mon sentiment, mon calvaire…

Mon fils, ne me rend plus visite qu’une fois ou deux dans l’année, et ma femme 5 ou 6 fois. Je vois bien passer d’autres personnes, mais ils ne viennent pas pour moi, et ne m’adressent pas la parole. Même pas un petit regard, même pas un petit sourire.

L’ignorance et l’oubli tuent plus sûrement que toute autre maladie et la résignation n’y change rien.

De temps en temps, un enfant égaré, vite réprimandé, monte sur moi. Moi je les aime bien les enfants et je ne comprends pas pourquoi ces imbéciles d’adultes ne les laissent pas faire.

Je vois passer les saisons les unes après les autres. Le spectacle de la nature est bien le seul loisir gratuit dont je puisse profiter. Il faut dire qu’ici le parc est bien entretenu. Beauté, calme et sérénité sont bien au rendez-vous. Malheureusement, les jardiniers, même s’ils nous adressent quelquefois la parole, ne font pas plus cas de nous.

La plupart de mes co-pensionnaires et voisins n’ont pas plus de chance que moi. Sauf Alain, qui est arrivé ici bien avant moi et qui reçoit la visite de sa femme toutes les semaines. Quel que soit le temps, elle vient lui faire la lecture, lui raconte ses journées dans les moindres détails et lui donne des nouvelles de toute la famille.

Alain, comme les autres pensionnaires, n’est pas grand un bavard. Je n’ai jamais pu tirer un seul mot de sa bouche.

Seuls quelques chats domestiques des maisons voisines, et leurs cousins des rues qui ont élu domicile dans la cabane à outils nous rendent régulièrement visite. Ils aiment paresser au soleil sur les quelques plaques de marbres disséminées dans les espaces verts.

L’établissement qui m’accueille héberge également des jeunes, et parfois même des enfants. Moi je trouve cela honteux et scandaleux que des enfants se retrouvent parmi nous. J’ai bien essayé d’en parler au directeur, mais rien à faire. C’est la loi, c’est comme cela, c’est administratif, l’on ne peut rien y faire.

Si jamais, vous aviez pitié de moi. Si vous voulez m’écrire un petit mot ou passer me faire la causette, je vous laisse mon adresse : Alain, travée J, allée n° 9, emplacement n° 14, cimetière de Grammont.