Si aujourd’hui vous êtes venus en masse rendre un dernier hommage à Sarah, c’est en raison de sa double vie. Et si vous êtes nombreux, dans cette assistance à ne pas vous connaître, et à votre plus grand étonnement à ne pas évoquer Sarah de la même façon, c’est également en raison de cette double vie.

Lorsque je l’ai rencontrée, il y a 18 ans, c’est la Sarah n° 1, drôle, pétillante, pleine de vie, toujours partante pour de nouvelles aventures, l’artiste photo de talent, la passionnée de musique classique et de littérature que j’ai découverte. Je suis instantanément tombé amoureux d’elle. La synchronicité de notre rencontre ne pouvait pas être contestée, nous vivions tous deux un moment charnière de nos existences. Nous avions fait le choix, l’un et l’autre, de nous remettre en question afin de prendre en main nos destinées.

Pendant les 15 premiers jours de notre relation, tout allait pour le mieux, jusqu’au jour, où, voulant la rejoindre chez elle, elle me refusa l’entrée de son appartement, prétextant ne pas me connaître. Je fus frappé lorsqu’elle avait ouvert la porte, de trouver une Sarah habillée dans un style gothique, vêtements, coiffure et maquillage, ce qui était à cent lieues de sa personnalité. Sa façon de parler et son vocabulaire eux aussi avaient changé.

J’étais anéanti. Me demandant si je ne vivais pas un mauvais rêve, si je ne faisais pas l’objet d’une monstrueuse blague. Mais chaque fois que je tentais, au téléphone, chez elle, en bas de son immeuble, dans la rue, chez un commerçant, de renouer le contact avec elle, c’était le même cauchemar. De plus en plus violent dans ses réactions.

Jusqu’au jour où, ayant pratiquement perdu tout espoir, elle me téléphonait pour s’étonner de mon éloignement. Imaginez ma stupéfaction ! Je retrouvais alors Sarah, chez elle, telle que je l’avais connue à ses débuts.

Trop heureux de la rejoindre, j’évitais d’évoquer avec elle cet épisode douloureux, mais j’étais bien décidé à tirer au clair cette sinistre histoire. Je profitais un jour de son absence pour fouiller dans ses affaires, son bureau et son ordinateur. Violer son intimité me répugnait, mais j’avais besoin d’une réponse. Et ce que je trouvais alors au fond d’un tiroir, me laissait perplexe : une vieille ordonnance, d’antidépresseurs et de thymorégulateurs, prescrite par un psychiatre.

La chance me souriait, ce médecin faisait partie de mes anciens clients, lorsque dans ma vie précédente d’informaticien, j’intervenais pour de la maintenance. Et je disposais encore sur de vieilles sauvegardes des copies de ses dossiers médicaux. Là aussi, je mettais de côté ma morale et ma déontologie professionnelle. Je n’eus pas à le regretter par la suite.

Je découvrais que Sarah souffrait d’un trouble dissociatif de l’identité, avec chez elle la présence de deux personnalités distinctes qui se succédaient à des intervalles plus ou moins réguliers de 15 jours sans que l’une ou l’autre ait conscience et souvenir de l’autre.

Mon amour pour elle était si grand et ne pouvant me résoudre à vivre seulement un mi-temps avec la Sarah n° 1, je décidais alors quelque chose de complètement fou : me forger une seconde identité dans le but de séduire la Sarah n° 2.

Je me mis alors à fréquenter les milieux gothiques de Montpellier afin de la retrouver. Et je dois avouer que j’y ai pris un certain plaisir. Dans un premier temps, je me grimais et m’inventais une nouvelle personnalité, pour dans un second temps découvrir cette culture et sa richesse.

Et au bout de quelque temps j’arrivais, à mon plus grand étonnement, à séduire la Sarah n° 2.

Notre relation particulière a bien souvent provoqué de grands éclats de rire face aux situations cocasses dans lesquelles nous nous retrouvions, car très peu d’entre vous était informé de sa maladie.

Imaginez la tête d’amis, avec qui quelques jours auparavant nous avions passé une soirée raffinée autour de la musique et de la poésie, et qui nous croisant dans la rue, peinaient à nous reconnaître dans notre accoutrement gothique et notre démarche chaloupée.

Le matin, lorsque je me réveillais à côté d’elle, et que je découvrais que la nuit avait opéré sa métamorphose identitaire, je mettais alors un point d’honneur à lui faire l’amour comme pour la première fois.

Si je me présente aujourd’hui devant vous triste et anéanti par son départ, je voulais aussi vous dire combien j’ai été comblé. Quelle chance j’ai eue en tant qu’homme d’avoir été bigame avec la même femme. Cela m’a permis de voir passer les années sans jamais m’ennuyer. De vivre deux amours en un seul.

Dans un éclair de lucidité, juste avant de mourir, elle m’a dit combien toutes deux avaient été très heureuses et honorées de vivre avec nous.