Aujourd’hui c’est déjeuner en terrasse, sur le port de plaisance de Palavas. Avec mon copain, on préfère y venir en semaine : le jeudi. Ce jour-là, et même s’il fait beau temps, nous sommes assurés de ne pas être trop dérangés par la populace.

Il faut dire que lui et moi, on est de la haute. Lui chef d’entreprise au RSA, et moi, chef d’entreprise en passe de me retrouver aussi au RSA. Alors, se retrouver mêlés à la vulgarité des roturiers, on ne supporte pas trop.

Le rituel de ces déjeuners hebdomadaires dure depuis 18 ans. C’est l’occasion de se retrouver pour le plaisir, de refaire le monde, et surtout, de raconter n’importe quoi, histoire de décompresser. D’ailleurs, avec toutes ces conneries racontées, je me demande comment font les patrons pour nous supporter encore ! Surtout que bien souvent, on en fait profiter nos voisins de table.

Des patrons on en a vu défiler en 18 ans, et lorsqu’un nouveau ou une nouvelle arrive, ils ont dûment été briffés par leurs prédécesseurs à propos des deux mecs qui viennent déjeuner tous les jeudis. Alors lorsqu’ils nous voient arriver, c’est bien souvent avec quelques sueurs froides.

Aujourd’hui, il y a une nouvelle serveuse. Sa taille ultra fine et son cul – dixit mon copain – les font rêver. Moi ce n’est pas trop mon genre, même si je dois avouer, que pour un libidineux comme moi, sa jeunesse fait fantasmer.

Au fait, libidineux, cela s’écrit comment ? Je pense que cela vient de libido et de nœud. Non ? Donc L-I-B-I-D-I et N-O-E-U-D. Ce qu’ont tous les garçons normalement constitués. Non ?

Le petit grand-père qui est assis à notre droite avec sa rombière permanentée, lui aussi a l’air de la trouver à son goût. Je ne sais pas si c’est un effet dû à la vieillesse et au ramollissement des muscles masticateurs, mais en tout cas, il a la bouche bien pendante en la reluquant, le vicelard. Ce qui ne semble pas du goût de sa mégère au visage coincé et qui lui lance des regards furibonds.

Moi, en entrée, j’ai choisi des crevettes. Primo j’adore cela, et secundo, pour faire chier les quelques clients de la haute qui sont là ce midi. Il faut savoir, que, contrairement à 99,99% de la population je suis capable de décortiquer et manger mes crevettes avec un couteau et une fourchette. Je tiens cela de mon père. Je les trouve vraiment vulgaires, ces bobos habillés Galaf/Crocro lorsqu’ils mangent leurs crevettes avec les doigts ! De plus, je suis certain qu’ils ne se sont pas lavé les mains avant ! Rien que l’idée de bouffer toutes ces bactéries et microbes, moi cela me retourne l’estomac. Et puis, quelle vulgarité lorsqu’ils se lèchent et se sucent bruyamment leurs doigts pleins de mayonnaise en roulant de plaisir leurs yeux globuleux.

Le petit grand-père me lance un regard admiratif, il n’a jamais vu cela de sa vie. J’en profite, d’un coup de tête, pour lui montrer la serveuse, et lui faire un clin d’œil complice, qu’il me renvoie aussitôt. Manque de pot pour lui, sa légitime s’en rend compte et pense qu’il était adressé à la serveuse. Alors, sous la table, elle lui donne un grand coup de pied dans le tibia. Du coup, il baisse la tête pour se replonger dans son assiette.

Cerise sur le gâteau, la serveuse, elle aussi, l’a vu, et elle aussi pense qu’il lui était destiné. Moi, je trouve que l’ambiance commence à devenir intéressante…

À quelques tables de là, il y a un jeune couple. Cela doit être leur premier déjeuner. Lui semble intimidé et il est visiblement en admiration devant sa compagne qui ne semble pas venir du même milieu que lui. Cela se voit instantanément aux vêtements qu’elle porte, qui pour le coup doivent être véritablement de marque, mais de celles qui ont l’élégance de ne pas afficher leur logos comme des trophées.

Lui aussi a commandé des crevettes. Alors, me voyant manger les miennes avec des couverts et pensant que c’est comme cela que l’on doit faire, mais aussi et surtout pour impressionner sa belle, il décide de faire pareil.

Dans un premier temps, elle semble impressionnée. Pour décortiquer une crevette, il faut commencer par détacher la tête. Il faut passer le couteau sous la carapace, à l’intersection avec le corps, et couper sec. Lui, par manque d’expérience, a décidé de faire un mouvement vers l’avant destiné à lui arracher la tête. Mais quand on n’a pas la dextérité d’un vieux singe comme moi, on court fatalement à la catastrophe !

Ah oui, elle a bien été décapitée. Elle s’est détachée d’un seul coup, et hop, catapultée par le couteau et dans un mouvement de glissade non contrôlé dans l’assiette, suivi d’un magnifique vol plané, elle atterrit deux mètres plus loin dans le décolleté de la bourgeoise. Le hasard faisant bien les choses, elle est tombée de telle façon que les yeux et les antennes semblaient sortir tout droit de son buste.

Mon copain, qui n’a pas la langue dans sa poche, ne peut pas se retenir de dire, tout fort : c’est le bouquet… de crevettes !

On part instantanément dans de grands éclats de rire. Je vois le papé se mordre les lèvres pour ne pas faire pareil, ce qui n’est pas du goût de sa rentière qui attrape la tête de la crevette par les antennes pour la sortir de son buste, alors que la patronne se précipite vers elle afin de lui porter secours et l’accompagner aux toilettes pour nettoyer son corsage qui en a pris un sacré coup.

Le jeune homme devenu tout cramoisi se confond en excuses, ce qui semble beaucoup amuser sa compagne.

Le papé, lui aussi a l’air de se réjouir de la situation. C’est sûr qu’il ne doit pas rigoler tous les jours avec un adjudant-chef à la maison.

Je profite de l’absence de sa matrone pour lui offrir et verser un bon coup de rosé afin de lui remonter le moral. Il ne se fait pas prier, et descend le canon d’un seul trait et en redemande. Il faut dire que le régime minéral qui lui est imposé par sa grognasse doit lui peser sur le moral. Il a même le temps de s’enfiler un troisième verre avant qu’elle ne revienne.

D’un seul coup, l’ambiance est devenue glaciale, il faut dire que le regard qu’elle a alors lancé à l’assistance aurait constipé instantanément un régiment entier de cobayes humains de dragées Fuca.

Moi, je continue de manger mes crevettes, dont je lance les têtes à « Spéculos ». Spéculos, c’est le goéland à une seule patte connu de tous les habitués et à l’appétit insatiable. Il a élu domicile à proximité des restaurants. La bonne planque pour manger à l’œil.

Là encore, le papé, qui n’est apparemment pas un habitué, n’en croit pas ces yeux en voyant cet oiseau imposant, d’habitude si sauvage, à 1 mètre à peine des clients.

Alors, encouragé par mon copain qui vient de lui expliquer qu’il mange aussi le gras de viande, il décide de faire pareil avec les restes de son entrecôte. Il les prend dans son assiette et part dans un grand mouvement en arrière afin de prendre de l’élan pour mieux les lancer vers Spéculos. Sauf qu’avec 3 verres express dans le nez, le papé n’est plus au mieux de sa forme. Le bout de barbaque lui échappe des doigts et s’envole majestueusement en arrière pour atterrir sur les genoux et la robe de la demoiselle.

Mon copain ne peut alors pas s’empêcher de crier « Buuuut ! ».

L’ambiance tourne alors rapidement au pugilat. La belle ayant objectivement des raisons de penser qu’il s’agit d’une vengeance. Transformées en harpies, les deux femmes s’envoient alors moult injures, quolibets et compliments comme elles savent très bien le faire lorsqu’elles se lâchent.

Moi et mon copain on boit du petit lait, d’autant plus que pour une fois que nous ne sommes pas directement responsables du bordel ambiant…