Il y a celle qui fait la grimace et la moue pendant que son compagnon lui parle. Elle a l’air de s’emmerder sec. Elle prend son Smartphone et y cherche quelque chose pour passer le temps d’un repas qui s’éternise déjà trop à son goût alors qu’il vient à peine de commencer. Lui, a l’air gêné et se fouille un cerveau déjà bien creusé pour trouver le sujet de conversation qui décoincera la situation à son avantage. Apparemment ses histoires de rugby et de beuveries avec ses copains font un bide. Il commence à se dire qu’il aurait peut-être dû aller à la « Jonquera » à 200 kms d’ici et que ça lui aurait coûté moins cher que ce repas et cette longue journée à la traîner d’un musée à l’autre. Surtout, qu’aux musées, il n’y comprend rien. Moi, spectateur, je me dis que c’est peut-être un premier rencart, un premier rendez-vous Meetic qui pour le coup n’aura rien de mythique. Elle, n’a pas envie de se retrouver, même pour passer un « bon moment », dans une chambre avec ce type. Se retrouver à ramasser ses affaires 1 minute chrono après être passé au lit… elle a déjà donné. 15 secondes pour la bagatelle et 45 secondes pour qu’il s’endorme… Et encore, c’est le meilleur des scénarios, il y a ceux qui s’endorment avant… Elle, se maudit intérieurement d’avoir été faible, une fois de plus en acceptant ce rendez-vous et commence à échafauder un plan pour se sortir de cette galère. Elle a envie d’opter pour la première solution, aller aux toilettes et en profiter pour partir en courant. Mais les conventions l’en empêchent. Elle opte pour la seconde option : se faire chier jusqu’à la fin du repas et le remercier poliment pour ce moment passé avec lui et en espérant qu’il ne pousse pas la goujaterie jusqu’à lui faire payer la moitié de la note.

À côté, l’autre couple n’arrête pas de se faire de grands sourires enjôleurs. Ils ont l’air sur la même longueur d’onde, se frôlent et se prennent régulièrement les mains et rigolent comme des ados attardés. Ils mangent leur cocotte de moules à la vitesse grand V et trinquent en hommage à la vie. À un certain moment, elle, sort une énorme moule de sa coquille, et la mange goulûment en faisant un petit clin d’œil complice à son compagnon, qui devient alors tout rouge.

De l’autre côté, le mec qui était en mal d’inspiration se dit qu’il va faire pareil. Il fouille laborieusement dans sa cocotte et en sort la plus grosse moule qu’il trouve, l’exhibe fièrement à sa compagne, lui fait un grand et lourd clin d’œil et l’avale d’un bon slurp tonitruant. Elle, en voyant cela, manque de s’étrangler et devient aussi livide qu’un fantôme. Je me dis que s’il continue comme cela elle va lui gerber dessus.

De coté de la canicule, je remarque que sous la table, elle, a enlevé sa chaussure droite, et que très habillement, elle remonte son pied entre les jambes de son compagnon dont la couleur passe alors du rouge au cramoisi.

Monsieur QI 80, voyant cela se dit qu’il va peut-être enfin pourvoir rétablir la situation à son avantage et décide d’enlever, lui aussi, une chaussure. Je vois alors sa compagne passer instantanément du blanc au vert. Ce n’est que quelques secondes plus tard que je comprends pourquoi, les effluves voyageant beaucoup moins vite que la lumière. L’odeur, mélange de vomi, d’œuf pourri et de transpiration de l’année dernière est tout simplement abjecte.

Je m’aperçois que toutes les tables 6 mètres à la ronde se sont arrêtées de manger et que tous sont en apnée. Un serveur, qui s’approchait du périmètre, s’arrête net et manque se trouver mal. À 10 mètres de là, un client interpelle un autre serveur pour se plaindre de l’odeur des moules. Heureusement, pour nous, M. QI 80, voyant la tête de sa compagne, décide alors de remettre sa chaussure.

Sauvés !

De l’autre côté l’ambiance est chaude bouillante. Je suis certain que s’ils étaient seuls, il la prendrait à la Bérurier, direct sur la table, sans préliminaires. Arrivés après tout le monde, ils expédient leur repas assez rapidement et semblent pressés de partir. On se demande pourquoi… et on se demande s’ils auront la patience d’aller chez l’un ou l’autre ou si la banquette arrière de la voiture ne fera pas faire les frais de cette ambiance surchauffée.

Du côté blanc/vert, l’ambiance frôle le zéro degré. Je suis certain que si une bande de physiciens venait y faire un relevé de température, on établirait un nouveau record mondial de froid. Elle, a difficilement repris sa respiration et sa couleur est en train de passer tout doucement du vert au gris rose. Le serveur ose maintenant s’aventurer à proximité pour leur demander s’ils désirent un dessert. Lui, décide de ne pas prendre un banana split, non par lucidité, mais pour faire des économies. Elle, opte pour une verveine menthe, en espérant que l’infusion aura en effet salvateur sur sa nausée.

Coté volcan, le couple se lève, bras dessus bras dessous, et s’éloigne collés l’un à l’autre en s’échangeant des baisser de plus en plus fougueux. Le patron les regarde s’éloigner en priant à grosses gouttes pour qu’ils ne fassent pas un crochet par les toilettes. La dernière fois ils les avaient monopolisées pendant 30 minutes et avaient fait fuir toutes les familles avec enfants à cause d’une insonorisation défaillante. Même le personnel de cuisine avait été incommodé et choqué par les rugissements, soupirs, halètements et autres onomatopées salaces. De l’avis de tous, on était loin d’imaginer que certaines pratiques étaient possibles ! Choquée, sa vieille caissière en avait même fait une dépression et avait été absente pendant 3 semaines. Dans un éclair de lucidité, l’un des serveurs passant à proximité des toilettes se précipite et s’y enferme. Voyant cela et dépité, le couple se décide à franchir le seuil du restaurant et le patron pousse alors un grand ouf de soulagement.

Peut-être un peu trop vite, car il reste encore le couple polaire.

Elle, reprend tout doucement des couleurs en buvant son infusion, pendant que lui la regarde en digérant les cocottes de moules qu’il s’est envoyées. Il faut dire que cet ancien rugbyman ne fait pas les choses à moitié… et comme le dimanche soir c’est « moules à volonté » alors il en a profité. D’habitude, il se contente de 3 cocottes, mais aujourd’hui, pour faire le cacou devant sa belle conquête, il a décidé d’en manger 5 ! Alors, il a le ventre bien tendu le Marcel, surtout que chaque cocotte a été accompagnée d’une pinte de bière. D’ailleurs, on a l’impression que les couleurs de l’un et de l’autre sont en train de jouer aux vases communiquant. Plus elle reprend des couleurs, plus lui vire au blanc. Il commence à transpirer à grosses gouttes et est obligé de desserrer sa ceinture de plusieurs crans.

Puis, d’un seul coup, certainement sous l’effet de l’alcool, il part dans un assourdissant fou rire. Incapable de se contrôler, il rigole de plus en plus fort, peinant même à reprendre son souffle. Cela semble interminable et je peux voir les visages interloqués des autres clients et celui atterré du patron qui se demande comment cela va se terminer et comment il va pouvoir se débarrasser rapidement de lui. Et je vois aussi la tête de sa compagne qui regrette maintenant de ne pas avoir choisi l’option numéro 1.

J’avais pourtant parié que c’est elle qui lui gerberait dessus ! Subitement il s’est arrêté. On avait l’impression qu’il allait éclater tellement son visage était rouge et boursouflé. Il frôle l’apoplexie. Puis, sans aucun signe annonciateur, nous avons tous pu voir, accompagné d’un immense beuargh suivit d’un splatch, un torrent liquide s’échapper de sa gorge en direction de sa malheureuse partenaire, qui littéralement pétrifiée sur place n’a rien pu faire.

D’un seul coup cela a été le branle-bas de combat. Les clients n’en pouvant plus et cherchant à fuir au plus vite cette scène d’apocalypse, ont réussi le tour de force, dans une cohue indescriptible, à tous s’évaporer en moins de 30 secondes ! Le restaurant ressemble maintenant à un champ de guerre, les tables de travers, chaises renversées, décorations à terre, avec un peu partout des flaques et des traînées suspectes qui laissent échapper une fumée âcre.

Le personnel est pantois… Le patron complètement hagard… La malheureuse femme entièrement aspergée de la tête aux pieds, avec des restes de moules dans les cheveux, pousse des cris hystériques… Et le rugbyman, soulagé, regarde bêtement autour de lui sans rien comprendre à ce qui vient de se passer…


Extrait de :

Le mot de la fin