Petit, j’étais fier de mon pays. Le pays de la révolution, des droits de l’homme, de la justice, et notamment de la justice sociale. Fier de mon arrière-grand-père qui s’était battu en 14-18. J’ai eu en héritage son portefeuille avec à l’intérieur la balle qui l’a traversé. Fier de mes autres grands-parents qui pendant la Seconde Guerre mondiale cachaient des fugitifs dans leur grenier pendant que des soldats allemands dînaient un étage plus bas, dans leur auberge. Fier de l’après-guerre avec les avancées obtenues grâce au C.N.R. (le Conseil National de la Résistance). Fier de mon grand-père qui avait fini par obtenir les palmes académiques avec son seul certificat d’études.

Mais un jour quelque chose a dérapé. En France je date cela de juin 1969 avec l’élection de Pompidou, un banquier lui aussi. Puis le Monde entier a commencé à partir en vrille.

Vous le savez, la déception est souvent proportionnelle à la désillusion. Alors aujourd’hui, j’ai honte. J’ai honte du Monde dans lequel je vis et que je vais laisser à mon fils. Et j’ai peur de ne pas être à la hauteur du sacrifice de mes aïeuls.

L’ennemi est en nous. C’est un cancer généralisé qui nous ronge de l’intérieur. Cette maladie porte un nom : le libéralisme.

Ce système politique et économique qui portait en lui la promesse de jours meilleurs débarrassés de la guerre, de la pauvreté et du chômage a réussi le tour de force de produire le résultat contraire et même pire. Je vous épargne la litanie des chiffres des maux gangrénant de notre société. Vous les connaissez.

Dans ce Monde, la prédation, l’avidité et la convoitise sont devenues des qualités et l’exploitation de l’homme par l’homme (c’est la définition même de l’esclavage) est devenue une loi naturelle.

Le Monde s’autodétruit. Le libéralisme est synonyme de nihilisme et d’inhumanisme. Nous sommes gouvernés par des indigents intellectuels qui nous abreuvent de leurs hypnotiques logorrhées toxiques à la télévision.

Ce cancer généralisé dispose d’un système d’autodéfense sophistiqué composé de nombreux mécanismes et cellules spécialisées. Par exemple : si vous êtes dotés d’une certaine intelligence et que vous avez l’idée saugrenue de changer les choses, vous ne pourrez pas accéder au pouvoir, car ce système favorise l’idiocratie. Et si jamais vous vous en approchez, il vous faudra résister aux sirènes de la corruption. Et si vous résistez encore, la peste noire de la calomnie médiatique s’abattra sur vous.

Et si jamais vous aviez l’idée extravagante et outrageante d’aller dans la rue manifester votre réprobation, une armée de lymphocytes décérébrés équipés de lacrymogènes, de grenades et flashballs vous feront passer toute velléité de contestation.

J’ai pour seule arme ma plume. Je parle d’arme, car dois-je m’attendre à ce qu’un jour, comme dans les plus dignes dystopies, ma plume soit considérée à la fois comme une arme par destination (on peut crever un œil avec un stylo, heureusement que les forces de l’ordre n’en sont pas pourvues – c’est de l’humour noir) mais aussi comme un instrument au service de la subversion.