Depuis neuf mois déjà, notre quartier hébergeait un nouveau libraire. S’ils étaient nombreux à apprécier sa boutique, j’avais ressenti dès le début comme une réticence, une certaine gêne, autant pour le lieu que pour le personnage et cela sans que je puisse dire pourquoi. Lorsque je me risquais à l’intérieur, un frisson me parcourait l’échine de haut en bas.

J’étais un capitaine de police tout juste à la retraite, et j’avais développé durant ma longue carrière une sorte de sixième sens qui ne me trompait que rarement. Et là, chaque fois que je m’approchais de cette librairie ou lorsque je croisais son gérant dans la rue, une alarme sonnait en moi.

J’avais voulu confier mes doutes auprès de mes amis. Ils me rabrouaient alors en m’assurant que le lieu était bien agréable et le libraire charmant. Je souffrais, me disaient-ils, de parano et je devais rompre avec ma vie de policier.

La sympathie dont il faisait l’objet me semblait trop suspecte, trop parfaite, et je décidais en toute discrétion, d’investiguer en profondeur.

La première enquête de routine auprès de mes collègues encore en activité n’avait rien donné. Son casier était vierge et il était absent des fichiers sauf pour quelques contraventions.

Pendant plusieurs semaines, j’assistais assidûment à toutes les manifestations qu’il organisait. Vernissages, expositions, cafés littéraires, dédicaces, ateliers d’écriture, conférences… Si la plupart des thèmes traités, ouvrages et auditeurs n’inspiraient aucune suspicion, une ombre venait obscurcir ce tableau idyllique. Le libraire était anarchiste, il avait même écrit un livre sur le sujet et certains des participants semblaient appartenir à cette mouvance. Je questionnais alors mes camarades des renseignements généraux qui me confirmaient la chose.

Je décidais donc de passer à la vitesse supérieure, en le suivant et en notant scrupuleusement ses horaires. J’allais jusqu’à photographier ceux qui entraient dans sa boutique. J’affublais, de numéro ou de pseudo les nombreuses têtes du trombinoscope et je consignais dans mon ordinateur leurs allées et venues.

Et c’est là qu’un premier élément intriguant m’apparut. Une fois par mois, après la fermeture, un groupe de personnes le rejoignait dans une arrière-salle et n’en ressortait que trois ou quatre heures plus tard.

Toujours les mêmes visages et le même manège. À 19 h, verrouillage du magasin. Puis se succédaient les convives à un rythme plus ou moins régulier et venant frapper à la porte. La plupart de ces personnes arrivant en voiture ou moto, rien n’était plus simple grâce au fichier des cartes grises, d’en obtenir les identités et adresses. Et rien ne semblait réunir tout ce beau monde, tant les âges, professions et origines sociales étaient hétéroclites, sinon leur apparente excitation lorsqu’ils se présentaient. Le mystère s’obscurcit encore plus quand je découvrais que l’un de mes proches était lui aussi membre de cette assemblée !

C’était un ami de longue date en qui j’avais toute confiance. Alors un jour je l’invitai à l’heure de l’apéritif au troquet du coin et en toute franchise je lui faisais part de mes interrogations ! Son visage resta parfaitement impassible, pas la moindre émotion ou surprise. À la fin de mon récit, d’un petit sourire énigmatique il me confia ne rien pouvoir décider seul…

Quelques jours plus tard, il me téléphonait pour me dire : « Mardi soir. 19 h 30. À la librairie. Sois ponctuel. » Et il raccrochait rapidement.

Je me présentais donc, le jour et l’heure convenue. Et c’est François, le maître des lieux qui vint m’ouvrir. Il m’invita à entrer, et d’un clin d’œil complice m’entraîna dans l’arrière-boutique. Ce que je vis alors défiait l’entendement.

Je découvrais que cette grande salle était équipée d’un faux plafond, certainement motorisé, cachant un immense plateau qui avait été descendu à hauteur de table.

Ce frisson que j’avais ressenti au début et que j’avais mal interprété n’était rien d’autre que celui de l’enfance, celui de l’insouciance. Un sentiment étouffé depuis longtemps par ma bien trop sérieuse vie d’adulte.

François m’invitait à prendre place. Une casquette et un sifflet étaient posés devant moi. Je me couvrais la tête de la première, m’emparais du second et tout excité, soufflait un long et grand coup. Les participants n’attentaient que ce signal pour mettre en marche les nombreux convois de voyageurs et trains de marchandises qui, sur des dizaines de mètres de voies ferrées, parcouraient l’immense salle de jeu.

Le 4 septembre 2020 (c) François Milhiet, tous droits réservés